LE MONDE | 17.03.09 | 14h32 · Mis à jour le 17.03.09 | 14h32
i la psychanalyse veut survivre à sa désaffection actuelle, moins sensible médiatiquement en France que partout ailleurs, nul doute qu'une révision profonde de ses concepts fondamentaux s'impose d'urgence.
Cette préoccupation, qui consiste à éviter aux idées freudiennes le sort qui fut celui du mesmérisme ou de la détermination du caractère par la forme du visage (la physiognomonie) : devenir une curiosité scientifique dépassée, traverse l'ouvrage de Jenyu Peng, tout entier consacré aux problèmes posés par la prise en charge psychologique de l'inceste.
;A partir d'entretiens réalisés dans un cadre associatif (Association internationale des victimes de l'inceste) et d'une exploration du matériel théorique fourni par l'analyse comme par la philosophie contemporaine (Axel Honneth, Paul Ricoeur), l'auteure confronte la narration oedipienne et ce que Freud en a fait à ce "trauma" spécifique.
Ceux qui ont été soumis à ce genre d'agression, qu'elle préfère appeler des "survivants" dans une analogie intentionnelle avec les rescapés de la déportation, ont de plus en plus de mal à être crus, voire même simplement écoutés. Après le désastre d'Outreau et la multiplication des cas avérés de "faux souvenirs", face à l'activisme, ici durement contesté, de ceux qui dénoncent le caractère artificiel de certaines reconstitutions de crime sexuel commis sur des enfants ayant éventuellement donné lieu à procès (les tenants de la théorie FMS, False Memory Syndrome), la parole de ces victimes-là est, depuis les années 1990, entrée dans l'ère du soupçon.
"CATASTROPHE PSYCHIQUE"
Et pourtant, quelque interprétation qu'on leur donne, les chiffres attestent bien d'une réalité de l'inceste. Or la psychanalyse se montre mal armée pour aider et traiter de patients qui ont vécu, dans leur chair, les malheurs d'Œdipe. N'a-t-elle pas abandonné de se fonder sur la "théorie de la séduction" par laquelle les premiers analysés de Freud affirmaient avoir été l'objet de véritables attouchements sexuels de la part de leurs parents ?
N'a-t-elle pas replacé leurs récits sur le plan du fantasme, d'une "réalité" d'ordre exclusivement "psychique" ?
Si le complexe d'Œdipe vécu sur le mode imaginaire est constitutif de la personnalité, en revanche le viol réel d'un enfant par un parent provoque une "catastrophe psychique" dont la résilience se révèle difficile à atteindre.
Jenyu Peng lance quelques pistes en invitant les thérapeutes à sortir de l'attitude de "neutralité" - fût-elle "bienveillante" - que leur impose la pratique traditionnelle de l'analyse pour savoir s'indigner avec la victime d'un inceste et valider les éléments de vérité d'une parole mise en doute par un entourage qui cherche l'oubli avant tout ou par les experts de toutes sortes.
En somme, une thèse à contre-courant.
Jenyu Peng, docteur en psychopathologie fondamentale. "A l'épreuve de l'inceste", PUF/"Le Monde", 248 p., 28 €.